Richard Senou : « Que Hollande retire la candidature de Zinsou »

Interview

Dans un entretien accordé, l’ancien ministre sous le régime du président  Thomas Boni Yayi, Richard Senou fait l’analyse de l’actualité sociopolitique en cette veille de l’élection présidentielle. Il a par ailleurs donné des directives pour une bonne gouvernance du pays.

Dites-nous la lecture que faites-vous de l’actualité politique en cette veille de l’élection présidentielle


Vous savez, ma lecture est très simple. Pendant longtemps, l’actualité sociopolitique est restée floue compte tenu des tractations, des négociations de toutes sortes. Mais de plus en plus, il s’avère que mon pays est divisé en deux grands blocs. Le bloc pro-Boni Yayi et le bloc pro-anti système Yayi. Donc, compte tenu de cela, l’élection présidentielle se fera et se tranchera de cette manière. Et tout soutien à l’un ou à l’autre bloc se traduira dans les urnes de manière visible et irréfutable. Je pense aujourd’hui  que la fraude qui avait été, disons, l’un des atouts des élections passées, c’est compte tenu donc des améliorations qui ont été apportées à la Lépi, on espère que la fraude serait moindre. Ce qui nous permettra d’avoir des résultats irréfutables. Donc, comme j’ai eu à le dire, la situation sociopolitique s’éclaircit de plus en plus.


Comment appréhendez-vous cet éclaircissement ?


Et c’est une bonne chose qu’il y ait cet éclaircissement, qu’il y ait cette division en deux grands blocs pour le système sociopolitique de notre pays. Je ne dirai pas comme d’autres que la classe politique est absente. Non. Elle est présente, la classe politique. Mais, elle devenue trop prudente  parce que, compte tenu de l’expérience qu’elle a vécu, la classe politique ne veut plus être derrière  un candidat qu’elle ne pourra pas contrôler demain. Comme ce fut le cas de l’actuel président qui apparemment ne devait rien à la classe politique, donc ne se sentait pas lié, a fait ce qu’il voulait et qui était devenu aussi incontrôlable. Et vous savez quand on ne peut pas contrôler quelqu’un, quand il n’y a pas un contre pouvoir, le président est amené à faire ce qu’il veut comme bon lui semble. La démocratie est sa démocratie Et c’est à cela qu’on a assisté depuis 2006 et ça a rendu la classe politique faible et trop prudente au point on a cru qu’elle était devenue inexistante. Elle est bien là, observe et prend des décisions en fonction des objectifs qu’elle s’est fixée. Que ce soit le Prd, la Rb, l’And ou l’Un, pour moi, leur attitude est commune à la classe politique. Il y aura plus d’éclaircissement dans les prochains jours, lorsque le Prd, la Rb et l’Un auraient choisir leurs candidats. Mais attention, nous allons assister en 2016 à un phénomène sans précédant, il y aura une refondation de la classe politique, il y aura une reformulation des objectifs politiques des partis et il y aura un changement à la tête des grands partis politiques du Bénin. On verra de nouveaux hommes à la tête des partis, on verra de nouveaux objectifs se dessiner et je crois que, quelque soit celui qui sera élu, le prochain président sera obliger d’engranger un certain nombre de reformes qui sont indispensable au bon fonctionnement de notre pays. C’est cela mon combat et nous ferons tout pour faire aboutir ce combat. Vous voyez, je n’ai pas de parti politique à priori, mais quand même, je fais partie d’un groupe de béninois qui aiment leur pays profondément et qui tiennent à voir s’épanouir au Bénin un courant nationaliste fort. C’est ce qui a motivé ma sortie de la dernière fois et c’est ce qui motivera mon combat dans les prochains jours.


Vous avez déclaré, lors de votre récente sortie médiatique, que le peuple béninois a besoin d’un président dont les valeurs éthiques et morales doivent être irréprochables. Alors, selon vous, quel doit être le profil du prochain président de la République du Bénin ?


Le profil du prochain doit avoir comme fondement les valeurs éthiques et morales dont j’ai parlé. Vous allez constater que j’ai eu, dans le temps, deux positions qui peuvent paraitre diamétralement opposées. En juillet, j’avais une position, et en décembre ma position est diamétralement opposée. Pourquoi, j’ai expliqué dans ma déclaration, peut être pas de manière soutenue, mais au cours de la déclaration, l’introduction que j’ai fait, j’ai expliqué le pourquoi j’ai soutenu en juillet la nomination du premier ministre Lionel Zinsou. C’est quelqu’un que je respect beaucoup pour tout ce qu’il a comme atouts, parce que je ne le connaissais peut être pas suffisamment. Mais, sur la base de la démonstration qu’il a faite de sa connaissance du Bénin, du fonctionnement du système dans lequel il a eu à se mettre et qui l’a propulsé au devant de la scène politique, sur cette base si je dois le juger, je dis sa performance n’a pas été bonne. Nous sommes déçus et je fais partie des béninois qu’il a déçu. Il est vrai que personne ne s’attendait au miracle quand il est venu. Par contre, ce à quoi on s’attendait, c’est qu’il articule haut et fort sa compréhension du système sociopolitique du Bénin. Mais, toutes les actions qu’il a eu à poser et toutes les déclarations qu’il a eu à faire m’ont prouvé et continuent de me prouver, ou bien il est en train de jouer à un jeu dangereux ou bien il n’a rien compris du système du pays. Le jeu dangereux serait toute une série de compromissions. C’est un homme que je voyais intègre pouvait accepter de manière partie. Il y a des choses que le peuple béninois, si on lui expliquait, il se révolterait contre le choix de Zinsou pour les Fcbe. Il se révolterait. J’ai eu à apprécier, disons, la subtilité intellectuelle des grands combattants des Fcbe. Les Hountondji, les Abiola, c’est des grands hommes, de grands béninois pour qui j’ai du respect. Et ces gens, quand vous entendez leur déclaration ou quand vous suivez ce qu’ils disent, vous ne pouvez que les respecter. Ils n’ont malheureusement pas beaucoup de marges de manœuvres pour s’exprimer comme moi je me suis exprimer. Quoique je puisse vous dire quelque chose, j’étais là et dans l’avion qui nous ramenait de Pékin que les FCBE ont pris naissance. Et la première personne à qui le Président Boni Yayi à proposer de prendre en main son parti politique, c’étais moi. J’ai décliné l’offre avec beaucoup de considération et de respect que j’ai pour le Président. Tout simplement parce que je ne maitrisais pas les réactions politiques de la classe politique. Donc, j’ai préféré prendre du recul et observer. Si c’était aujourd’hui qu’il me confiait une responsabilité pareille, c’est avec plaisir que je vais l’exercer, mais ce n’est pas le cas. Donc, je vous dis quand j’ai vu le premier ministre soutenir un des ministres du gouvernement que lui-même a condamné une semaine plus tôt en disant indirectement qu’il faut le poursuivre, il avait affiché clairement qu’il n’était pas d’accord avec le procès qui était fait au ministre d’alors chargé du projet Ppea, le fameux projet d’eau hollandais, lorsque une semaine plus tôt il condamnait ce qui s’est passé, et que une semaine après, il   accepte d’aller avec ce ministre avec les moyens de l’Etat se faire introduire aux populations du nord accompagné de ce monsieur (ministre d’alors de l’eau) avec les moyens de l’Etat, je dis non. Un monsieur comme ça, on ne peut pas parler d’intégrité, primo. De deux, quand je l’ai entendu à Paris, lors de COP 21,  dire ; le projet avec la grande société des ports en Afrique ( pour citer le Groupe Bolloré), francophone et même anglophone, il y a un conflit qui oppose cette société à une société bénino-béninoise et au gouvernement, et le président dit de ne pas faire attention à l’injonction de nos magistrats, on dit d’arrêter les travaux en cours  et que le président et monsieur Zinsou banalise ça, balaient du revers de la main, c’est la justice béninoise et cette justice a besoin de s’affirmer, a besoin d’être soutenue par ceux-là même qui dirigent notre pays. Et si eux refusent de suivre, qui va suivre cette justice ? Les astreints de cent millions par jour infligées à la société française si elle continuait les travaux ne sont pas un mythe, c’est une réalité. Et on doit respecter nos juges et c’est le magistrat numéro un qui balaie les décisions de ces juges du revers de la main, c’est inacceptable. C’est deux actes me suffisent pour dire que le premier ministre n’est pas l’homme qu’il faut. Il aurait fallu qu’il se démaquasse de toutes ces petites magouilles qui n’honorent pas l’image de notre pays à l’étranger, ça c’est inacceptable. Et c’est pourquoi je me suis élevé contre le choix du président Boni Yayi. Ce n’est pas Lionel Zinsou qui est en cause. Ce qui est en cause, c’est un système politique. En fait, il est entré en politique dans les mauvais fourgons d’un système qui ne peut que l’enfoncer. C’est tout. Il a choisi le mauvais véhicule pour entrer dans la politique. Sinon, il y a des partis politiques qui l’auraient pu adopté. Sans difficulté, on l’aurait tous soutenu parce que tous, nous reconnaissons ses compétences. Mais, il n’est pas le seul qui peut diriger le Bénin de demain. Il y en a beaucoup, peut être pas trop. Mais il y a quelques uns pour diriger le Bénin de demain, qui ont la compétence. Donc, le profil qu’on veut, c’est le profil de développement, comprendre le développement. Je ne crois pas Monsieur Zinsou soit le mieux armé de tous les béninois pour comprendre le développement d’un pays. Dans ses actions, pendant qu’il était en France, se sont limitées à des responsabilités dans le secteur privé. Donc, il n’est le mieux outillé en matière de développement d’un pays. Le secteur privé, c’est seulement un pan du développement. C’est sûr que c’est un des moteurs de la croissance. Et le secteur privé ne vise qu’une seule chose, le profit. Alors que le développement exige beaucoup d’autres choses qui sont loin des profits qu’on pourrait tirer de tels ou tels projets. On peut développer à volonté ce que je suis en train de dire. Essentiellement, voilà ce que j’ai à dire sur le profil du prochain président. Et de préférence, éviter ceux qui ont déjà eu à se souiller de trop près et trop longtemps en travaillant de près avec le système actuel. Moi-même, si je m’étais éterniser trop longtemps, aujourd’hui je serais parmi les souillés et je ne serais pas en mesure de parler comme je le fais maintenant. Mais, ceux qui sont restés longtemps avec le système, qu’ils laissent d’autres venir offrir leurs services. Mais finalement, c’est le peuple qui va décider. Si le peuple veut de Zinsou, il aura ce qu’il veut comme il veut avec le système qu’il veut. Mais, c’est de mon devoir et du devoir d’autres personnes d’informer le peuple et de développer leur niveau de conscience  et d’acceptabilité du système. Il y d’autres mouvements qui sont en train de prendre dans le pays. Il est même projeté l’envoi d’une lettre ouverte au président français, François Hollande pour lui demander d’aider le peuple béninois à retirer la candidature de Zinsou. Sinon, au risque que cette candidature ne provoque un crash au Bénin qui pourrait entrainer, disons, des turbulences dans notre pays. Et compte tenu du rôle de notre pays dans la sous-région, cette turbulence pourrait s’étendre à d’autres pays. Donc, il faut arrêter ça immédiatement et laisser au peuple béninois, le soin de choisir le candidat qu’il veut et non le candidat qu’on veut lui imposer.  
Vue votre facture pluridimensionnelle, s’il vous était donné l’opportunité de proposer des orientations à mettre en œuvre par le prochain président du Bénin pour réussir sa gouvernance au sommet de l’Etat, quelles propositions feriez-vous ? Au plan économique, au plan politique, au plan social
Mes propositions se feront sous forme de réformes à mettre en œuvre immédiatement. La première proposition serait la suppression de la Haute Cour de Justice qui n’a jamais fonctionné et qui semble servir à autre chose. L’énergie solaire, c’est bien. La COP 21 avec tout ce que font les grands pays pour développer le solaire, oui, le solaire sera l’énergie de demain. On peut produire de l’électricité avec du solaire. Il faut amener l’électricité dans les villages grâce à l’énergie solaire. Pour faire de l’industrialisation au niveau des paysans, des villageois, ce serait une bonne chose d’amener de l’énergie solaire à cette couche de la population. Ensuite le numérique, le numérique est indispensable aujourd’hui. Il faut du travail aux zémidjans pour leur faire quitter ce job-là. J’ai treize filières agricoles qu’on peut développer en créant une banque d’accompagnement. J’ai un projet d’électricité agréger le gaz, le liquéfier pour l’amener Kraké, à la frontière bénino-nigériane. Produire l’électricité là-bas, de façon modulaire peut-être, mais à grande échelle. On peut en produire jusqu’à mille mégawat, de manière modulaire deux cent mégawat. On envoie une partie au Nigéria et nous donne le reste au Bénin. On aura qu’à développer les lignes de transport et de distribution d’électricité pour répondre au besoin d’électricité du Bénin et même temps du Nigéria. C’est un projet qui peut se faire. On enlève les deux Etats de cela et on leur confie la responsabilité institutionnelle et on laisse le reste aux privés nigérian et béninois. Ça va marcher et ça ira très vite. Le CNHU de Cotonou. Je ne peux pas président de la République et laisser le CNHU dans cet état, c’est impossible. C’est des choses qu’il faut changer dans notre gouvernance. Le CNHU de Cotonou, c’est un mouroir. Ce n’est pas un lieu de vie. Je ne suis pas un communiste encore moins un socialiste, mais j’aime mon pays, j’aime le Bénin et j’aime les béninois. Le Bénin d’abord ! C’est l’un de mes slogans. La réforme politique pour que n’importe qui ne se lève pour créer un parti politique. Et on ne peut pas créer un parti politique n’importe comment. Il faut des règles, et des règles qui obligent des regroupements politiques. Regardez les Etats-Unis, la Chine, qui n’est pas forcément un bon modèle, mais le modèle américain. Il y a deux grands partis politiques aux Etats-Unis. Moi, je dis que pour éviter que les partis politiques ne soient des regroupements ethniques, il faut avoir deux grands partis au Bénin. Et la représentativité des partis doit être nationale. Il faut une nouvelle loi sur les partis politiques et leur financement. Il est temps que les partis politiques se prennent en charge.


Que pensez-vous du choix du professeur Albert Tévoédjrè, vu qu’à chaque fois qu’il soutient un candidat, celui-ci gagne toujours. Les cas Mathieu Kérékou en 1996, 2001 et Boni Yayi en 2006 ?


Il faut que la classe politique se renouvelle. Le choix de Kérékou en 1996 était contre le président Nicéphore Soglo. J’ai fais partie de la réflexion mais ce qui avais au bout de la réflexion ne me plaisait. C’est parce que le président Soglo avait refusé de marcher dans le chemin qui avaient tracé qu’ils se sont regroupés pour voir qui est le meilleur candidat qui pouvait battre le président Soglo compte tenu du bilan qu’il laissait. Et c’est là qu’on était allé chercher Kérékou et c’était très facile à faire. Et puis en 2006, il a proposé Yayi Boni. J’étais le premier à aller faire la déclaration contre le président Houngbedji. Donc, on ne peut pas laisser la paternité des choix à monsieur Tévoédjrè. C’est un grand homme d’Etat mais il n’est plus le seul, il y a d’autres qui ont appris à ses côtés, en dehors de lui et qui ont des opinions qui portent. Son choix, c’est son choix. Ça ne représente que lui, ça n’engage que lui. Nous, aujourd’hui, ce n’est pas l’homme qui va diriger le Bénin qu’il faut choisir. Il faut d’abord que le paysage politique du Bénin s’éclaircir. Et moi, je suis même d’avis qu’il y ait une sorte de mini-conférence pour voir qui de nous tous est plus apte à diriger ce pays demain. Personne n’a le monopole. Celui qui choisi a le monopole de son choix. C’est ce que je tiens à dire avec tout le respect que j’ai pour monsieur Tévoédjrè.


Un appel à lancer au peuple béninois ?


Ce que je demanderais au peuple béninois, c’est de se lever d’une seule voix afin de faire l’analyse critique de la situation sociopolitique, un audit du système de gouvernance implanté par le président Yayi Boni. Pour moi, il s’agit d’éveiller les consciences, c’est cela mon combat. Mon combat, c’est le collectif « Sauvons le Bénin ». Le Bénin d’abord ! C’est ça. Donc, compte tenu de cela, je supplie le peuple à prendre son destin en main comme on le voit partout dans le monde et de savoir distinguer les marchands d’illusions de ceux qui sont réellement sérieux pour diriger ce pays. Il y en a, a moins une demi-douzaine qui peut diriger ce pays. Ce serait trop partisan de ma part de donner des noms, mais il y en a et ils vont se révéler les jours à venir. Je demanderais au peuple béninois de suivre le bel exemple. Je fais confiance à la maturité du peuple béninois. Les gens sont mûrs et ils feront le choix de celui qui va les aider à contrôler leur destin et à améliorer leur niveau de conscience.


Propos recueillis par Olphyz KOUNDE
NB : Cette interview a été réalisée avant le dépôt des candidatures