Interview Kouyami

Interview

Quel souvenir gardez-vous de ce 26 octobre 1972 ?

Il reste silencieux 10 secondes, scrute le plafond du grand salon dans lequel nous nous sommes installés et lâche…ça se bouscule dans ma tête…encore quelques et il poursuit. Je ne sais pas quel souvenir retenir. Tout est souvenir. Cette journée a  été une journée inoubliable. Elle va demeurer et pendant longtemps inoubliable pour nous  les acteurs et pour tout le peuple. Ce fut un sursaut d’orgueil. Je dis nous acteurs, parce que j’ai participé activement aux différentes réunions avec mes aînés que sont Michel Alladayè, Alphonse Aley, et Michel Aïkpé. Le coup d’Etat de ce 26 octobre 1972 se préparait depuis 1969. Qu’il vous souvienne qu’à la tête du Dahomey se trouvait un non moins monstre à trois têtes, Sinzogan, de Souza et Kouandété tous des militaires. Nous avions voulu les renverser dans un premier temps et mettre un terme à cette pagaille. Chose curieuse quand les militaires remettaient le pouvoir aux civils, c’est encore un triumvirat qui est revenu aux devants de la scène politique. Apithy, Ahomadégbé et Maga. Le Dahomey n’avait que 3 millions d’habitants et 3 présidents c’en était trop. A la veille donc de ce fameux 26 octobre1972, l’un des aînés qui m’ont pris sous leur cape, m’a conseillé de rester près de ma famille. Personne ne pouvait deviner l’issue de cette opération. J’étais jeune et je commençais à peine ma carrière militaire. Ils m’ont ménagé. Ce qui a fait que je n’ai pas participé personnellement à la prise de pouvoir. Sinon je suis un acteur clé de ce coup d’Etat. Le jour J aux environs de 13h, quand la musique militaire retenti à la radio nationale, j’ai poussé un ouf de soulagement. Ça a réussi ! 

Aujourd’hui quand on évoque cette date du 26  octobre, on ne retient que le nom de Mathieu Kérékou…

Vous savez l’ouvrier de la dernière heure peut être mieux payé que l’ouvrier de la première heure. Si les ouvriers de la première heure n’ont pas su gérer la situation et que c’est l’ouvrier de la dernière heure qui gère, pourquoi ne va-t-on pas lui rendre cet hommage là ! Moi je ne trouve aucun inconvénient à ça. Je trouve même que c’est le Capitaine Michel Alladayè qui devrait être notre président. C’était lui notre chef. C’est un ingénieur des ponts et chaussées, le cerveau de ce coup-là, il n’a pas assumé ses responsabilités. Le pouvoir a été alors confié à Mathieu Kérékou de la manière la plus simple. Il faisait partie des officiers qui se sont rendus à la radio nationale pour les premières déclarations. Le discours de la circonstance devrait être prononcé par le capitaine Alphonse Aley et c’est le Capitaine Janvier Assogba qui a subitement arraché le discours pour le remettre à Kérékou.    C’est sa chance. Il l’a saisi et il a gardé le pouvoir jusqu’à la veille de la Conférence Nationale. C’est bien plus tard que nous avons appris que Mathieu Kérékou préparait aussi un coup d’Etat, certainement avec Janvier Assogba. C’est vrai que Mathieu Kérékou est l’ouvrier de la dernière heure, mais quand Dieu veut récompenser quelqu’un, sa miséricorde s’exerce sur le dernier et il oublie tout le reste. Rappelez-vous ce passage biblique : Les derniers seront les premiers et les premiers derniers. Aujourd’hui, on ne retient que le nom de Kérékou, on oublie tout ce qu’il s’était passé, la période révolutionnaire, on ne parle que de la conférence nationale…et tous ceux qui voudront parler de la période révolutionnaire vont se faire écraser, c’est la loi de la nature

Entre Mathieu Kérékou et vous, ce ne fut jamais une lune de miel…Quelle était la rivalité entre vous ?

Il m’a fait mal. Mais c’est un monsieur qui m’aimait aussi bien. Il l’a dit à certains de nos proches et a même fait des compliments sur moi en disant que je suis le meilleur officier de la sous-région, pas du Bénin, mais de la sous-région. Il a aussi dit une fois qu’il a été Général politiquement mais que militairement c’est Kouyami, il n’y a en pas deux… et que quand je décide de faire quelque chose à deux minutes près tu ne sauras pas. Il m’a beaucoup aidé. C’est grâce à lui que j’ai pu faire les études militaires. Vous savez Mathieu Kérékou, n’aimait pas aussi l’injustice. Les gens me mettaient les bâtons dans les roues pour que je ne puisse aller à l’extérieur pour mes études, mais il me défendait. C’est grâce à lui que je suis allé à l’école de guerre, si ça ne tenait qu’à certains collègues, j’étais perdu pour la République et pour l’armée. Et durant tout mon cursus militaire il m’a placé à de hauts postes de responsabilité malgré l’opposition apparente entre nous. Deux fois Directeur général de la gendarmerie,  Directeur de la Police, j’ai été ministre de la fonction publique et ministre de la jeunesse, j’ai rayonné sur le plan international parce qu’il a voulu. Il m’aimait bien. Il a contribué à mon ascension aussi. Il m’a fait mal, parce qu’à un moment de notre relation il m’a causé du tort. Il m’a collé une fausse histoire d’atteinte à la sûreté de l’état…

Mathieu Kérékou a tiré sa révérence, aujourd’hui par quels mots pouvez-vous l’identifiez ?

Dans le livre de condoléances ouvert en son domicile, j’ai écrit ceci : « Merci pour tout Zorro, que nos prières et la paix de notre Seigneur vous accompagne… »

Vous tirez un trait sur tout ce qui vous a opposez…

Non on n’oublie pas. Mais comme je le dis à certains ça été des étapes d’expériences que j’ai vécu avec lui, j’ai eu la chance de l’avoir sur mon chemin et il m’a permis de vivre l’expérience que j’ai vécue de la vie, cela me permet de voir la vie autrement et savoir que tout ne se limite pas à ce que nous voyons. Ou bien tu te places au-dessus ou tu rentre en toi-même. C’est au niveau de votre conscience que le travail se fait.  Je lui dis Merci.