Côte d’Ivoire : « Sous la pression militaire française, les djihadistes privilégient une politique de contournement »

Interview

Le général Emmanuel Beth, ancien commandant de la force française Licorne en Côte d’Ivoire de 2002 à 2003 et ancien ambassadeur au Burkina Faso de 2010 à 2013, est aujourd’hui associé dans le cabinet d’intelligence économique ESL & Network. Selon lui, si « l’attentat revendiqué par AQMI était prévisible, Abidjan étant une cible de choix, il était très difficile d’identifier et donc d’empêcher un petit groupe légèrement armé de passer à l’action. »

Comment analysez-vous cet attentat à Grand-Bassam, le premier sur le sol ivoirien ?

Je pense qu’il traduit les nouveaux modes d’action des mouvements djihadistes du Nord Mali qui, sous une réelle pression militaire française et de la communauté internationale, sentent qu’ils n’ont plus la liberté d’action, ni les moyens logistiques suffisants dans cette région située entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. Etant très gênés dans cette région, même s’ils existent toujours, ils privilégient visiblement une politique de contournement qui vise à porter le fer dans d’autres pays ou d’autres régions pour les affaiblir. C’est pour cela qu’on les voit à la besogne au Mali avec l’attentat contre l’hôtel Radisson Blu, à Ouagadougou, avec l’attentat contre le Splendid, à Grand-Bassam, et peut-être demain ailleurs.

Vous pensez notamment à Dakar ?

Oui, bien sûr.

La France dispose d’une base militaire en Côte d’ivoire, plus de 15 000 ressortissants français vivent dans ce pays et les entreprises françaises y sont bien implantées. C’est autant la France que la Côte d’Ivoire qui était visée ?

Je dirais que c’est davantage la Côte d’Ivoire que la France qui, elle, est visée à la marge. On s’aperçoit que ce sont les pays africains, qui participent à la coalition contre le terrorisme dans cette zone, qui sont touchés les uns après les autres par le terrorisme islamiste.

Trois ans après l’intervention militaire dans le nord du Mali, les djihadistes démontrent qu’ils sont capables d’agir au-delà du Sahel. N’est-ce pas là un échec de la stratégie française d’endiguement ?

Je ne le crois pas du tout. L’action des djihadistes est très limitée dans le Sahel et je pense qu’ils essayent de contourner les résultats de l’intervention militaire française. Ils le font avec des moyens limités, sans avoir les moyens de l’attentat perpétré à Ankara, ce week-end, ou au Bataclan. Ce sont des loups solitaires qui sont téléguidés mais qui, d’une certaine façon, travaillent pour eux-mêmes.

L’effet pervers de l’intervention française n’est-il pas d’avoir dispersé la menace ?

Le problème concerne plutôt la situation en Libye, et non l’opération française Serval qui a empêché ces terroristes d’aller à Bamako, peut-être beaucoup plus loin après, et peut-être de commettre leurs actions beaucoup plus vite. En Libye, on a mis un coup de pied dans la fourmilière sans mettre ensuite en place l’action politique globale qui était nécessaire dans ce pays. Même s’il y a eu de très nets progrès en la matière, les bailleurs internationaux ne sont pas encore assez impliqués dans les dossiers d’accompagnement en matière de sécurité. Le développement est certes pris en compte dans les objectifs des bailleurs mais la sécurité ne l’est pas assez, alors que l’on sait très bien qu’il n’y a pas de développement sans sécurité.

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